Korotchenzov

Chronique des temps présents : l’Ukraine en 2 chiffres et 3 questions

Publié par le 1 janvier 2015 dans Articles

Chronique des temps présents : l'Ukraine en 2 chiffres et 3 questions

Rien n’incarne mieux les profondes contradictions que traverse l’Ukraine, ainsi que l’alliance contre-nature entre les nationaux-révolutionnaires et les libéraux à la tête du pays aujourd’hui, que l’image de Vladimir Hroisman, nouveau président du parlement, siégeant à côté de son vice-président Andrei Parubiy.
Vladimir Hroisman, nouveau président du parlement

Vladimir Hroisman, président de la Rada depuis le 27 novembre 2014

L’antagonisme indépassable entre l’ancien maire de Vinnitsa, proche de Porochenko, d’origine juive, et le cofondateur du Parti Social-Nationaliste d’Ukraine est tel que l’on serait tenté de ne voir dans « ce couple » qu’un simple alibi, voire un argument politique à l’attention de ceux qui pourraient, légitimement, s’inquiéter de la montée en puissance des éléments radicaux au sein des structures intimes du pouvoir.

Alors que le pays s’apprête à célébrer le premier anniversaire des évènements de « Maidan » et du coup d’état qui renversa Viktor Yanukovich en février dernier, la situation de l’Ukraine semble inextricable. Cette situation peut se résumer en 2 chiffres et 3 questions.

20% des échanges commerciaux, la Russie incontournable et centrale

Malgré la crise, malgré le conflit ou la stigmatisation systématique du Kremlin – responsable aux yeux de l’Occident de tous les maux de la planète – malgré les sanctions, la Russie représente encore aujourd’hui près d’un cinquième des échanges commerciaux de l’Ukraine. En dehors de toute considération morale ou éthique, ce chiffre indique en substance une seule chose : la Russie demeure incontournable dans le processus de sortie de crise du pays et cela, malgré les efforts incessants pour la marginaliser ou la sanctionner à chaque fois que l’amorce d’une négociation s’esquisse. Alors que l’équipe gouvernementale de Kiev étudie sérieusement la possibilité d’ériger un mur physique à la frontière des deux pays, on est en droit de s’interroger sur la crédibilité de sa politique générale.

Andrei Parubiy

Andrei Parubiy

23 milliards de dollars – l’Europe hérite d’un triste bilan

L’économie ukrainienne est exsangue et ne doit sa survie qu’au soutien du FMI – dont la prochaine tranche du programme de $17mds est attendue en début d’année avec impatience – ainsi qu’au soutien, paradoxal, de la Russie qui a pour l’instant décidé de ne pas accélérer le remboursement de ses 3 prêts qu’elle est en droit de réclamer ($3mds d’Euro-obligations ainsi que les deux prêts de GazpromBank octroyés à la compagnie pétrolière d’État Naftogas et à la compagnie pétrochimique semi-nationalisée OstChem d’un montant combiné de $2mds).

Pour 2015, les besoins de financement en dollars de l’Ukraine sont d’approximativement 23 milliards de dollars. Ce chiffre prend en compte le remboursement des dettes souveraines pour l’année ($9mds), les besoins en gaz naturel (estimés de manière conservatrice par Naftogas à $6mds) et les besoins en recapitalisation des réserves de change de la banque centrale (actuellement de $8mds ou 1 mois d’importation).

La situation des réserves de change est particulièrement inquiétante tant elle traduit l’incapacité des autorités à stabiliser le taux de change de la Hryvna avec les effets dévastateurs sur la confiance de la population, que l’on peut désormais observer avec l’apparition d’un marché noir parmi les cambistes. On estime les besoins en réserves de devises à approximativement $8mds, ce qui les porteraient à $16mds, de quoi calmer légèrement la panique. 9+6+8= 23…

À l’instar de la Grèce en 2010, l’Ukraine est incapable de se financer de manière indépendante et ne peut pas compter sur le FMI pour l’ensemble de ses besoins alors que le pays excède déjà son quota d’assistance autorisé par les statuts du Fond. Reste Bruxelles qui, après avoir promis monts, merveilles et milliards, étudie la possibilité d’un 3ème programme d’Assistance Financière Macro de 2 à 3 mds d’euros. Ceci étant dit, l’UE doit désormais faire face à la triste réalité économique et politique du pays.

Avant de s’engager plus avant, l’Union Européenne serait bien inspirée de sortir de son tropisme technocratique et de chercher les réponses aux

3 questions suivantes afin de se faire une idée plus solide sur la nature du nouveau pouvoir en place à Kiev.

Trafic de charbon, les enveloppes du ministère

La crise du Donbass a gravement perturbé l’approvisionnement en charbon des centrales électriques du pays.

La crise du Donbass a gravement perturbé l’approvisionnement en charbon des centrales électriques du pays (crédit photo : DR)

La crise du Donbass a gravement perturbé l’approvisionnement en charbon des centrales électriques du pays. À titre d’exemple, la station de Trypillia qui approvisionne la capitale en électricité n’a plus de charbon et utilise du gaz naturel pour que Kiev n’ait pas de coupures de courant trop fréquentes ni trop longues. On peut alors légitimement s’interroger sur le trafic de charbon mis en place par des membres éminents du ministère de l’énergie, ainsi que sur le rôle de l’ancien ministre Yuri Prodan venu au pouvoir après le « Maidan » – proche de Yatseniuk et bénéficiant d’une influence disproportionnée au sein du secteur énergétique – dans le paiement d’un pot de vin de $20m en novembre dernier pour la livraison d’1 million de tonnes de charbon de qualité exécrable en provenance d’Afrique du Sud par l’intermédiaire de « Steel Mont Trading », un trader véreux.

L’arrestation de Mr Zinevich – directeur de l’agence UkrInterEnergo – dans cette affaire apparait plus comme le sacrifice d’un fusible plutôt que comme la recherche des véritables responsables.

Alors que le pays traverse une grave crise énergétique, est-ce acceptable de voir des responsables politiques censés incarner l’orientation pro-européenne de l’Ukraine, tirer profit de cette détresse?

Juge et partie – Le Procureur General

Au sein des structures de force du pays, le Procureur Général occupe une place éminemment stratégique dans la lutte contre la fraude, la corruption et le crime organisé. On ne peut donc qu’être profondément choqué d’apprendre le rachat officieux mais réel de l’hôtel de luxe Hyatt à deux pas de la basilique Sainte Sophie à Kiev par l’ancien Procureur General Makhnitski, ancien membre du parti national-révolutionnaire Svoboda, arrivé au pouvoir après « Maidan » et actuellement proche conseiller du Président Porochenko pour la modique somme de $100m à l’ancien Gouverneur de Donetsk Sergey Taruta. On ne peut également qu’être inquiet de voir que le successeur de M. Makhnitski à la Procurature, Vitaly Yarema, bénéficie d’une impunité totale alors qu’il apparait directement impliqué dans l’extorsion et le racket d’un certain nombre de compagnies immobilières de la capitale ainsi que dans l’administration des cartes grises des nouveaux véhicules du pays et du trafic occulte qu’elle génère.

N’y a-t-il pas là matière pour l’UE à s’inquiéter ?

Les actifs du Président – Monsieur Plus

Les actifs du Président Petro Porochenko en question

Les actifs du Président Petro Porochenko en question

Parmi ses nombreuses promesses électorales, Petro Porochenko s’engagea à vendre ses actifs industriels : sa chaîne de télévision Canal5 et son entreprise de confiserie Roshen. Pour ce faire, il avait mandaté Giovanni Salvetti, le talentueux banquier d’affaire italien de la Banque Rothschild bien familier de l’Ukraine. Toutefois, la décision de suspendre la vente de ses actifs présidentiels, alors que l’environnement économique demeure difficile, peut se comprendre si celle-ci est temporaire. Néanmoins, on peut s’interroger sur les intentions réelles du Président alors qu’au lieu de réduire la taille de ses actifs, on apprend le rachat le mois dernier du réseau de distribution électrique de la région de Vinnitsa par l’intermédiaire de l’homme d’affaire russe Konstantin Grigorishin au profit du Président.

Est-ce là une pratique du pouvoir acceptable ?

L’Europe au pied du mur

L’Ukraine se trouve à la croisée des chemins comme il a été souvent répété et semble avoir à choisir entre le pire et le bien pire tout en ayant remis les clefs de sa souveraineté à Washington et Bruxelles. Le récent vote du budget qui fut adopté de justesse avec à peine 7 voix d’avance alors que la coalition hétéroclite au pouvoir dispose de plus de 75 voix de réserve est significative des tensions entre des intérêts très divergents et souligne la fragilité de l’édifice.

D’autre part, alors qu’on était en droit d’espérer un assouplissement des sanctions à la suite de certaines déclarations récentes du Président Hollande, la promulgation par le président Obama de la Loi S2124 dite de « soutien à la liberté en Ukraine » ne permet plus aucun optimisme en la matière. Il a fallu 38 ans pour que le congrès US annule le fameux décret Jackson-Vanik qui n’avait plus de raison d’être depuis la chute du mur de Berlin, on peut aisément imaginer le temps qu’il faudra pour réunir les conditions d’une normalisation russo-américaine et d’une levée des sanctions.

Cela laisse l’Europe dans une position délicate car dépourvue de stratégie cohérente tant vis-à-vis de l’Ukraine que de la Russie. Or, c’est bien d’une entente cohérente entre les Européens et les Russes dont dépend la résolution de la crise ukrainienne.

Crise qui, vue de Kiev, ne donne malheureusement aucun signe d’accalmie.

Alexis Nemiroff

Photo : la Rada en octobre 2014. Crédit : mega pixel via Flickr (cc)



02/01/2015
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 12 autres membres