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EFFET CRIMÉE : POURQUOI L’OSSÉTIE DU SUD VEUT-ELLE SE RATTACHER À LA RUSSIE ?

 

Il est à noter que l’Ossétie du Sud avait déjà organisé en 1995 un référendum sur son indépendance, intégrant une question sur un possible rattachement à la Russie, à l’issue duquel 99 % des participants s’étaient prononcés pour l’adhésion.


 

 
 
 
 
 
 
 

Le président de l’Ossétie du Sud, Leonid Tibilov, a annoncé que la république organiserait avant le mois d’août 2016 un référendum sur le rattachement de son territoire à la Russie. « Je suis certain à 100 % que le peuple dira oui », a-t-il assuré. Vladimir Poutine, pour sa part, a déclaré qu’il n’avait pas l’intention de s’y opposer.Lenta.ru revient sur les raisons de ce scrutin.

Poutine Tibilov
Leonid Tibilov et Vladimir Poutine, lors de la signature de l’accord de coopération et d’intégration entre l’Ossétie du Sud et la Russie, le 18 mars 2015. Crédits : kremlin.ru

Si les étoiles sont favorables

C’est en octobre 2015 que Tskhinvali, la capitale d’Ossétie du Sud, a évoqué pour la première fois l’idée d’organiser un référendum sur son rattachement à la Russie. « Nous devons faire notre choix historique, nous devons rejoindre la Russie, ce pays frère, et assurer pour des siècles la sécurité et la prospérité de notre république, de notre peuple », avait alors déclaré le président Leonid Tibilov, à l’occasion d’une rencontre, dans la capitale de la république, avec le conseiller du président russe, Vladislav Sourkov.

 

carte Ossétie du sud

 

Le leader de la république d’Ossétie du Sud a ensuite réaffirmé sa volonté de rejoindre le voisin russe au cours d’une récente interview au quotidien Kommersant, fin mars, comparant le cas de sa république avec la Crimée. « Personne n’aurait pensé, il y a encore quelques années, que l’organisation d’un référendum en Crimée était possible. Pourtant, quand les étoiles ont été favorables aux peuples de Crimée et de Russie, cette décision a été prise. Et il n’est pas exclu que les étoiles soient favorables aussi à l’Ossétie du Sud », a-t-il espéré.

Un souhait d’autant plus fondé que la grande majorité des quelque 50 000 habitants de l’Ossétie du Sud ont la citoyenneté russe et que la devise nationale de la république est le rouble russe. L’économie de la république est elle-même orientée à 99 % vers la Russie.

Saakachvili à l’horizon

Mais pourquoi organiser un référendum précisément maintenant ? En Ossétie du Sud, on avance un certain nombre de raisons. Premièrement, la Géorgie doit élire en octobre ses députés à l’assemblée parlementaire, et les analystes annoncent la très haute probabilité d’une revanche des partisans de l’ancien président, Mikhaïl Saakachvili. Le Mouvement national unifié, fondé par Saakachvili, s’apprête, à la veille du vote, à renouveler sa composition à 40 % et compte sérieusement sur une victoire. Et bien évidemment, on n’attend rien de bon de tels résultats en Ossétie du Sud, qui crie son indépendance de la Géorgie depuis 1992, parfois même au prix du sang, comme lors de la guerre éclair de 2008 [voir encadré].

Soldats géorgiens quittant l'Ossétie du Sud en 2008. Crédits : Wikimédia
Soldats géorgiens quittant l’Ossétie du Sud en 2008. Crédits : Wikimédia

Deuxièmement, l’Ossétie du Sud doit elle-même se doter d’un nouveau président en avril 2017. L’écrasante majorité des électeurs étant pro-russes, c’est le candidat qui affirmera de la façon la plus retentissante sa volonté d’intégration à la Russie qui aura le plus de chances de l’emporter. En juin 2014, c’est le parti Ossétie unie d’Anatoly Bibilov qui avait remporté les élections parlementaires dans la république, à l’issue d’une campagne conduite sous le mot d’ordre d’un rattachement rapide de l’Ossétie du Sud à la Russie, en tant que sujet de la Fédération. Au début de l’année dernière, le débat sur la nature de l’accord interétatique que la république devait conclure avec la Russie a engendré un conflit entre Bibilov et Tibilov.

 

Le premier insistait pour une intégration maximale à la Fédération, jusqu’à renoncer, pour la république, à posséder sa propre armée, ses douanes et ses systèmes policier et judiciaire. Tibilov proposait pour sa part de s’inspirer de l’accord liant la Russie et l’Abkhazie : les forces de l’ordre et les questions de sécurité étatique restent sous le contrôle des autorités de la république, mais les relations commerciales, économiques, sociales et culturelles sont élargies.

 

Cette alliance a finalement été signée le 18 mars 2015. Le document confie à la Russie la protection des frontières de la république, introduit un contrôle douanier unifié et prévoit une augmentation des retraites et du salaire moyen jusqu’au niveau de ceux des régions russes du Nord-Caucase. Mais l’Ossétie du Sud conserve sa souveraineté.

 

Et la Géorgie dans tout ça ? Pour le voisin géorgien, l’annonce de ce référendum n’est ni plus ni moins qu’une tentative d’influer sur la politique de Tbilissi. « C’est totalement absurde, il est clair que cette annonce dissimule une volonté politique de soumettre la Géorgie à un chantage, tandis que nous attendons actuellement les effets de l’accord d’association que nous avons signé avec l’UE, notamment la libéralisation des visas », a déclaré la vice-ministre d’État géorgienne de la réconciliation et de l’égalité citoyenne, Ketevan Tsikhelashvili, mi-avril.

Un « chiffon rouge » pour l’Occident

Vladimir Poutine, répondant aux questions des journalistes après sa ligne directe du 14 avril, a confirmé avoir parlé de ce référendum avec Leonid Tibilov. « Nous ne pouvons pas nous y opposer. Rien ne nous retient, outre les intérêts du peuple sud-ossète lui-même, a déclaré le président russe. Simplement, nous ne savons pas encore ce qui reposera à la base de ce référendum, comment les questions seront formulées définitivement – en fonction de cela, nous y réfléchirons de plus près. »

 

Cette réponse diplomatique du dirigeant russe laisse supposer que la question de l’organisation d’un référendum à Tskhinvali a été soulevée sans l’accord préalable de Moscou. Pour Andreï Epifantsev, politologue et spécialiste des études caucasiennes, le moment est particulièrement mal choisi pour prendre de quelconques décisions territoriales. « Nous essuyons déjà les critiques de la communauté internationale suite au rattachement de la Crimée et à cause de la situation dans le Donbass. La Russie est l’objet de sanctions politico-économiques, et le prix du pétrole a chuté. Le principal argument de la diplomatie russe consiste aujourd’hui à affirmer que nous n’enfreignons pas le système commun des relations internationales.

 

Dans cet argumentaire, la Crimée fait certes exception. Pourtant, les pays occidentaux ayant, exactement de la même façon, reconnu l’indépendance du Kosovo, cet argument a le droit d’exister. Toutefois, dans ce contexte, le fait de rattacher encore l’Ossétie du Sud reviendrait, tout simplement, à agiter un chiffon rouge sous le nez du taureau », estime l’expert.

Manifestation pro-russe après la fin de la guerre éclair en 2008. Crédits : Wikimedia
Manifestation pro-russe à Tskhinvali après la fin de la guerre éclair en 2008. Crédits : Wikimedia

À l’en croire, un rattachement de l’Ossétie du Sud entraînerait une aggravation des tensions dans toute la région du Caucase, notamment dans le Haut-Karabagh, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et provoquerait l’arrivée au pouvoir en Géorgie de forces plus radicales. « Dans le même temps, à mon avis, le pire serait que ce référendum ait bien lieu en Ossétie du Sud, mais que la Russie n’intègre pas la république à la Fédération. Cela pourrait décevoir les gens. Je conseillerais donc à Tskhinvali, aujourd’hui, de se concentrer plutôt sur ses problèmes intérieurs », résume Epifantsev.

 

Pour la journaliste sud-ossète Irina Gagloeva, le sens de ce référendum est loin d’être compris par tous les Sud-Ossètes. « Moscou nous a clairement fait comprendre que nous ne devions pas nous attendre à une quelconque réaction immédiate aux résultats de ce vote. Notre relation avec la Russie est très claire, même sans référendum. Il n’y a tout simplement pas, chez nous, d’autres tendances que les aspirations pro-russes. Pourtant, les formes du développement de nos relations peuvent varier. Dans la république, beaucoup de gens sont plutôt favorables à un développement de notre État souverain, dans une alliance étroite avec la Russie », explique la journaliste.

 

Il est à noter que l’Ossétie du Sud avait déjà organisé en 1995 un référendum sur son indépendance, intégrant une question sur un possible rattachement à la Russie, à l’issue duquel 99 % des participants s’étaient prononcés pour l’adhésion.

 

Région de la République socialiste soviétique de Géorgie jusqu’en 1991, l’Ossétie du Sud a unilatéralement proclamé son indépendance et fait sécession de la Géorgie en 1992, suite à un référendum non reconnu par la communauté internationale.

 

Tskhinvali s’est ensuite battue pour faire reconnaître son statut. En novembre 2006, les autorités sud-ossètes ont ainsi organisé un deuxième référendum sur l’indépendance de la région, où le oui est sorti largement majoritaire. Le scrutin n’a alors été reconnu que par la Russie, qui n’a toutefois pas reconnu officiellement l’indépendance de la république.

 

Il a fallu attendre août 2008 et l’offensive armée géorgienne visant à reprendre le contrôle de l’Ossétie du Sud pour que Moscou finisse, après intervention, par reconnaître l’indépendance de la république. La capitale russe a alors été suivie par le Nicaragua, le Venezuela, et, plus tard, par les îles Nauru.



21/04/2016
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