Korotchenzov

Impossible d’abandonner la Novorussie

La déclaration sur le gel du projet « Novorussie » a suscité une tempête de réactions prévisibles. Les uns s’en réjouissent, les autres s’en affligent, d’autres encore sont perplexes. Cependant la suspension de l’activité des structures de la Novorussie virtuelle (du parlement uni) ne signifie pas du tout le refus de lutter pour la Novorussie réelle, ni du côté de la Russie, ni du côté de la partie ukrainienne du monde russe.

Après que Vladimir Poutine eut évoqué, au printemps de l’année dernière, l’existence de la Novorussie, beaucoup de partisans de l’union avec la Russie se sont emparés de ce terme dans la partie même de l’Ukraine qui est passée sous contrôle des forces atlantistes.

 

La formation de la RPD et de la RPL est devenue, après la Crimée, la seconde confirmation de la décomposition de l’Ukraine d’avant février, et comme il l’a semblé alors, le premier pas vers la formation de la Novorussie. Les scénarios de cette décomposition étaient nombreux, et il est stupide d’affirmer que quelqu’un sût précisément comment allait se transformer l’Ukraine.

 

« Le plan astucieux de Poutine », inventé par les adversaires du président russe, pour l’accuser de l’abandon de Donetsk, Lougansk, de la Novorussie ou de l’Ukraine en général, n’a jamais existé, dans le sens que Poutine réagit en premier lieu à ce qui se passe en Ukraine, qui s’est retrouvée aux mains d’une élite pro-occidentale décidée à une rupture rapide du pays avec la Russie et à son atlantisation. La Russie s’arme ; se défend, essayant de conserver la partie ukrainienne du monde russe dans l’orbite de sa civilisation, et en ce sens, notre politique est réactive.

 

Mais cela ne veut pas dire que Poutine n’a pas de plan stratégique, il en a un, et ce n’est pas un secret. Poutine a dit plusieurs fois en public que les Russes et les Ukrainiens sont un seul peuple et que personne n’arrivera à nous séparer, que nous devons être ensemble et que nous serons ensemble. C’est là le plan de Poutine, la Russie et l’Ukraine doivent être ensemble, et la Russie fera tout son possible pour qu’il en soit ainsi. Poutine est certain que les autorités ukrainiennes actuelles, comme l’atmosphère de haine contre la Russie qu’elles ont suscitée, sont un phénomène passager, que l’Ukraine, après avoir traversé des épreuves et des revers, reviendra à son chemin naturel en tant que partie du monde russe.

 

Mais sa certitude ne se fonde pas seulement sur un sentiment intime, sa connaissance de l’histoire et son estimation de l’ordre global, mais sur ce qu’il fait et planifie. Ses démarches tactiques dans sa lutte pour l’Ukraine, aussi bien à l’intérieur de celle-ci qu’au niveau géopolitique, peuvent changer et changent, mais l’objectif stratégique reste immuable. L’Ukraine ne peut pas être arrachée à la Russie. Au reste, le retour de l’Ukraine peut se produire de diverses façons, de là les différentes variantes de combat pour ce faire.

 

La Novorussie et la Petite-Russie correspondent parfaitement à l’espace qu’occupaient les terres de l’actuelle Ukraine dans la composition de la Russie (elles en occupent la majeure partie), et la restauration de notre unité peut se produire selon le scénario suivant : l’Ukraine se désagrège en deux, trois parties, ou même davantage, qui, par la suite, réintègrent petit à petit la Russie sous diverses formes, depuis l’intégration directe jusqu’à la participation à l’union Eurasiatique. Cette variante était considérée, et l’est encore, comme l’une des principales, mais sa vraisemblance et sa réalisation dépendent moins des facteurs extérieurs (l’influence des USA sur ce qui se passe en Ukraine) que des processus internes à la société ukrainienne.

 

Au printemps de l’année dernière, la désintégration rapide de l’Ukraine semblait assez vraisemblable, après les révoltes à Donetsk et Lougansk, la probabilité que les protestations antimaïdan se répandent à Kharkov, Odessa et Dniepropetrovsk était grande. Mais la dure réaction du pouvoir de Kiev de pair avec la préparation insuffisante des militants antimaïdan locaux n’ont pas permis au processus de séparation du Sud-Est de se développer. La guerre qui a commencé ensuite, la tentative de réprimer la révolte par la force, a laissé en suspens la question de l’élargissement de la Novorussie. En septembre, Donetsk et Lougansk avaient seulement su se dégager de l’assaut des forces kiéviennes et étaient devenues quelque chose comme le noyau de la future Novorussie, qui se trouvait en situation de siège et de blocus de la part de l’Ukraine.

 

Le redoublement de la guerre au début de cette année a conduit à la consolidation de l’autonomie de la situation de la RPD et de la RPL, elles se sont pratiquement séparées de l’Ukraine, en devenant des formations autonomes. Cependant, le processus de désintégration de l’Ukraine s’est ralenti, l’économie chute plus lentement qu’elle ne le pourrait, les règlements de compte au sein des cercles dirigeants de Kiev n’ont pas encore atteint le point d’un nouveau maïdan, les régions se séparent du centre doucement, sans forcer les choses.

 

La pression de Kiev et des nationalistes radicaux sur les habitants prorusses ne faiblit pas, mais d’autre part, la population dans son ensemble continue à croire aux contes de la guerre avec la Russie et de l’avenir radieux en Europe. On est déjà déçu par Iatseniouk, mais les gens continuent à s’illusionner sur Porochenko, le stade suivant de la désintégration de l’Ukraine est reporté mais non supprimé.

 

La Russie a intérêt à ce que l’Ukraine traverse le plus vite possible toutes les phases de sa catastrophe nationale, avec naturellement des pertes minimales en ce qui concerne les gens et maximales en ce qui concerne les élites russophobes. Sur cette voie, la Russie change de tactique, c’est pourquoi ces derniers mois, surtout après les accords de Minsk, La Novorussie semble passer au second plan.

 

Les accords de Minsk donnent la possibilité de faire pression sur les autorités de Kiev (entre autres par l’intermédiaire de l’Union européenne), en exigeant des réformes internes censées favoriser le retour de la RPD et de la RPL dans la composition de l’Ukraine. Il est compréhensible qu’elles n’auront pas lieu, la part la plus importante de l’élite kiévienne atlantiste étant prête à tout pour se débarrasser des républiques autoproclamées et essayer de garder le pouvoir dans ce qui reste du pays. Porochenko et Iatseniouk n’ont pas la moindre intention d’organiser de conférence, mais c’est précisément leur refus qui permet à la RPD et à la RPL de légaliser leur statut et leur droit à une existence autonome.

 

A laquelle ni eux ni Moscou n’ont intérêt, non plus que Moscou à la réintégration de al RPD et de la RPL, même dans le cas où elles prendraient tout le territoire des régions de Donetsk et de Lougansk. La RPD et la RPL sont utiles justement en tant que leviers susceptibles de retourner toute l’Ukraine. Car la partie prorusse de l’Ukraine, aussi bien que la RPD, la RPL et la Russie veulent la même chose : le refus de l’atlantisation de l’Ukraine et le remplacement de l’actuelle élite. S’il faut pour cela taper au même endroit pendant quelques mois ; m’accomplissement des accords de Minsk et l’acceptation par la RPD et la RPL d’un retour dans la composition d’une nouvelle Ukraine régénérée, alors Moscou et Donetsk sont prêtes à le faire.

 

Et elles le font déjà, y compris à travers le « refus » de la Novorussie. Il n’ya là aucune trahison du monde russe, il est maintenant important de souligner que nous faisons tout pour le respect des accords de Minsk, c’est-à-dire la conservation de l’intégralité de l’Ukraine. Que dans le cas de leur réalisation, il s’agira d’une toute autre Ukraine, tout le monde le comprend parfaitement, et c’est justement pourquoi Kiev, en son état actuel, ne l’acceptera jamais. Rendre Donetsk aux conditions d’une honnête autonomie signifie faire un pas énorme dans la direction d’un retournement de toute l’Ukraine vers la Russie, et cela contredit complètement le désir des bénéficiaires de la révolution de février et de leur tuteurs anglo-saxons.

 

Mais en renonçant au scénario de la fédéralisation et de la neutralité imposé à Moscou, les autorités de Kiev ne se simplifient pas la vie, la chute de l’économie ukrainienne, la déception de la population à leur égard, l’affaiblissement de la propagande de guerre et la conscience de l’impasse sur la voie de l’européisation vont conduire inévitablement au niveau suivant de la crise ukrainienne. Ce qui deviendra le contenu principal du prochain épisode, la désintégration du pays ou un nouveau maïdan et une révolution, il est difficile de le dire pour l’instant. Exactement de même qu’il n’est pas possible de prédire les délais et la violence du nouveau conflit armé.

 

Mais on peut pronostiquer avec certitude qu’à un certain moment, le slogan de la Novorussie deviendra à nouveau actuel car la lutte pour l’Ukraine dans son ensemble comprend la lutte pour la Novorussie. Personne n’abandonnera ni le Donbass, ni la Novorussie, ni la Petite-Russie, les Russes ne laissent pas tomber les leurs.

Traduction Laurence Guillon

Source



23/05/2015
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