Korotchenzov

INTERVIEW SUR ECHO MOSKVA DE L’ECRIVAIN ET JOURNALISTE SERGUEI CHARGOUNOV

par Laurence Guillon

31MAI

1 

Un snipers qui tire sur les médecins et militants qui veulent récupérer cadavres et blessés sur l’aéroport

 

Echo-Moskva, radio notoirement libérale, a invité l’écrivain et journaliste libéral Sergueï Chargounov à son retour de la République du Donetsk. Son témoignage est particulièrement intéressant car d’abord , il confirme à mes yeux l’existence d’élites russes politico-médiatiques aux idées et aux intérêts solidaires des nos propres politciens et journalistes occidentaux, qui tentent de la même manière de déformer les faits ou de les passer sous silence, méprisent et détestent leur propre pays de la même étrange façon, et soutiennent de la même façon des oligarques pourris. Chargounov confirme avoir franchi la frontière en passant secrètement la rivière à gué, car on ne laisse pas entrer les journalistes, même ceux qui sont pro-Maïdan. Officiellement, un décret interdit l’entrée du territoire « aux hommes en dessous de 60 ans ». Il a du donc entrer et sortir en fraude, guidés par des résistants du Donetsk.

 

Interrogé sur les volontaires, il dit qu’ils trouvent des armes sur place, elles sont prises sur les soldats de l’armée régulière qui se rendent, ou abandonnées un peu partout. Que dans leur majorité, les volontaires sont des gens du Donetsk ou d’Ukraine, avec quelques moscovites. Tous ces gens combattent gratuitement et sur la base de leurs convictions. De plus en plus de volontaires de Russie se mettent sur les rangs. Il a vu de très jeunes gens et aussi un vieux de 70 ans. « Au moment du bombardement de l’aéroport, quand on avait l’impression que la République elle-même ou la Novorossia ne tenaient qu’à un fil, je suis entré à l’état-major où arrivaient des troupes épuisées dont les visages étaient déterminés jusqu’à la mort ».

 

D’après Chargounov, des milliers de gens, en Russie, voudraient venir combattre mais n’en ont pas maintenant la possibilité, et la situation ressemble à ce qui se passait en Transdniestrie. L’aide et le recrutement sont organisés par le gouvernement de la Novorossia, Alexandre Borodaï et les gens d’Igor Strelkov. Il n’a vu aucune trace d’une intervention du Kremlin ou des organes du pouvoir russe. Il a interrogé les gens à propos du référendum du 11 mai et des présidentielles du 25. Ces dernières élections n’ont même pas eu lieu, les bureaux de vote n’ont pas ouvert, dans toute la république du Donetsk. Les gens ne voulaient même pas en entendre parler et ne les reconnaissent pas. « Pourquoi s’est produite cette profonde rupture entre ceux qui vivent là et Kiev. Il me semble que nous devons tous y réfléchir. Y compris les estimables journalistes qui considèrent que c’est seulement à cause de la pression de terroristes isolés envoyés par la Russie.

 

Se demander ce qui a poussé une telle quantité de gens à se rendre au référendum, quand certains d’entre eux succombaient sous les balles au seuil des bureaux de vote…
- Tu exagères, au seuil des bureaux de vote…
- Mais si, dans une petite ville la garde nationale est arrivée, ils ont encerclé les gens et quelques uns d’entre eux ont été tués. Ce dont ont témoigné Olevski et Azar dans des tweets. Bien qu’ils soient des journalistes pleinement libéraux. Parce que c’est une telle tragédie qui se produit… »
Chargounov est lui-même libéral, mais après avoir parlé avec des gens ordinaires, il en a conclu que le pouvoir de Kiev n’éveillait chez eux que du dégoût et de l’aversion. « si nous avions en présence, lui dit le journaliste d’Echo Moskva Koroliov, l’opposition entre exclusivement les habitants du Donbass et exclusivement Kiev officiel, que, mettons, le Donbass ne reconnaît pas, c’est une chose.


- Et c’est ainsi que cela a commencé.
- Une autre histoire s’il y a une troisième force.
- Un patriote russe ne peut pas s’interdire d’aller secourir ses frères. Bien sûr, cela a commencé avec d’énormes manifestations, quand a surgi la figure de Pavel Goubarev. Nous nous souvenons que le SBU a simplement arrêté les leaders. Alors le sang n’avait pas encore coulé. Alors, c’était juste une paisible visite dans les administrations, les autorités de Kiev nouvellement apparues ont tout de suite arrêté les gens pour incitation à la destruction de l’intégrité de l’Ukraine et les a envoyés en prison. Et ensuite, la situation s’est radicalisée. Il me semble, comme à un observateur extérieur en beaucoup de choses, qu’il faut bien sûr retirer les troupes, bien sûr commencer des négociations. De telles actions n’ont jamais rien donné de bon.


- C’est-à-dire que la Russie doit retirer ses troupes.
- Il n’y a pas là bas de troupes russes.
- Plus loin de la frontière.
- Je veux dire les troupes ukrainiennes qui mènent la soi-disant opération antiterroriste. Ils doivent arrêter de faire les cons à travers toutes les villes.
- Très bien. Et comment te représentes-tu l’avenir de l’Ukraine Orientale ? De ce même Donbass.
- Je pense qu’il résistera. A présent, le résultat est que ce n’est plus une barrière linguistique et géographique qui divise l’Ukraine, c’est une ligne de sang. Les gens ne perçoivent pas les coups portés à Slaviansk comme dirigés sur Babaï ou Strelkov et les résistants qui les entourent, mais comme sur eux-mêmes. Ils ne perçoivent pas les forces ukrainiennes comme les leurs, ni l’Armée comme celle de leur pays, mais comme un phénomène étranger. C’est terrible. C’est la division du peuple. Mais c’est ça. C’est ça l’humeur. »

 

Le journaliste lui objecte ensuite que le Donbass est une région subventionnée et ne peut exister par elle-même. Chargounov répond : « C’est toujours les mille et un arguments sur le thème de la Russie qui doit être faible, nous ne devons défendre personne, tout donner. Tout ce qui est dans notre sphère d’intérêts est subventionné. Pourquoi nourrir tout cela ? Mais Goubarev m’a montré tout autre chose. Regardez, l’économie de l’Ukraine, le PIB, combien nous payons de pourcentages, ce sont eux, au contraire, qui nourrissent les autres. La principale richesse, là bas, à mon avis, ce sont les gens, et chacun en conviendra. Il faut respecter le droit des gens. Mais en dehors de cela, il y a aussi des intérêts objectifs. On ne peut pas abandonner les nôtres. J’entends de tous côtés, à droite et à gauche : « en quoi cela nous concerne-t-il » ? C’est décourageant.

 

- Mais c’est qu’il existe un droit international, voilà tout.
– Il me semble que ce droit est malmené tous les jours par ceux qui s’en réclament et ressentent de l’antipathie pour la Russie et les Russes. C’est affligeant. C’est vraiment affligeant, quand on se trouve sur le territoire de la Fédération de Russie, il faut sans cesse et à tous propos se dresser contre la Russie. Les pouvoirs vont et viennent, les chefs changent. Nos élites très oligarchiques et pourries sont indirectement liées à ce qui se passe au Donbass.


- tu dis cela à propos de nous, en Russie ?
- Oui, à propos de nos personnalités publiques diverses. Je pense qu’il y a au pouvoir pas mal de gens qui ont intérêt à ce que tout cela finisse au plus vite. CarPorochenko, Rinat Akhmetov et autres Kolomoski sont de bons et agréables amis. Pour la plupart de nos magnats financiers et de nos hommes politiques. Et il y a pas mal de gens qui auraient bien voulu que tout cela n’arrive pas. Mais il faut tenir compte des gens, les gens sont tous égaux. Chacun a droit à son opinion. Et s’il y a eu un référendum le 11 mai, refaisons-le dans des conditions irréprochables. Ce sont aussi des conventions internationales, Marina. »

 

La journaliste lui objecte les résultats de la présidentielle. Chargounov réplique : « C’est une partie du pays, qui a voté, l’est n’a pas participé à ces élections. Il faut comprendre que l’Ukraine a toujours été un état fragile et divisé. Et quand Ianoukovitch est devenu président, c’était aussi un président de transition. Le président d’abord d’une partie du pays et ensuite, celui qui tenait en équilibre cette fragile construction. Et ce qu’il ya eu là bas comme élections maintenant, tu peux bien me contredire, il n’y avait pas d’alternative à monsieur Porochenko. Tout cela s’est déroulé dans des conditions de guerre. J’inclus les média ukrainines, on peut ne pas être du tout un enthousiaste des chaînes de télé russes, mais les chaînes ukrainiennes parlent seulement d’exterminer les terroristes. Quand on bombarde Slaviansk, ils raconte que ce sont les terroristes qui le font pour discréditer les troupes ukrainiennes. Il n’y a aucune information alternative, sur aucune chaîne. Et alors comment se déroulent les élections. Avant ; il y avait un candidat du PCU, Simonenko.


– Il y avait beaucoup de candidats.
- Il y avait un candidat du parti des régions qui représentait une bonne partie du pays. Un parti qui, en fait, gagnait toujours.
– Il y avait Iaroch.
- Iaroch n’a jamais été un vrai politique. Sans compter que c’est précisément sous ce candidat qui a fait 1% des voix que lepouvoir a été pris à Kiev »

 

La journaliste signale que ses auditeurs libéraux lui demandent de jeter un verre à la figure de Chargounov qui répond à cela : « Je demande instamment à tous, indépendamment de leurs points de vue, de se contrôler un peu. Il se passe des évènements tragiques, terribles et je peux dire aux auditeurs que j’estime malgré leurs répliques à mon égard, que j’ai vu là bas la mort de mes yeux, et que moi, je me contrôle. J’essaie de parler tranquillement, de dire comment tout cela m’apparaît. Peut-être que je me trompe en quelque matière. Je respecte votre avis, il me paraît maintenant très important de ne pas tous nous transformer en sauvages ».

 

Après avoir observe que Porochenko et Ianoukovitch avaient la même physionomie, Chargounov revient aux élections et au fait que les forces extrémistes, qui représentent un pourcentage infime de voix, sont celles qui ont pris le pouvoir et commettent des exactions que même les Européens n’arrivent pas à cacher. Selon lui, elles reçoivent des fonds importants et qu’elles sont principalement à l’origine du maïdan, que ce sont elles qui ont provoqué une révolution violente, sans laquelle se seraient déroulées de la même façon des élections, qu’aurait gagnées de la même façon monsieur Porochenko, mais sans effusion de sang, la Verkhovnaïa Rada sous la menace des armes de ce 1% n’aurait pas voté contre l’usage de la langue russe. C’est-à-dire qu’il y eut une véritable psychose, suivie d’effusion de sang.


La journaliste objecte : « Tu es d’accord qu’il existe des procédures internationales. Que si quelqu’un veut faire sécession, il doit s’adresser à l’ONU, conduire une série de référendums,. Et là, il y a une troisième partie. Tu parles de nos compatriotes etc. En quoi cela regarde la Russie ?

 

- En cela que la Russie ne peut fermer les yeux sur les siens. En cela qu’il existe des intérêts internationaux élémentaires et que maintenant, l’Ukraine s’éloigne à toute vitesse, elle dérive avec notre peuple et nos intérêts russes vers l’Occident. Porochenko exige l’aide américaine, c’est évident qu’il demande l’entrée dans l’OTAN. Est-ce que la Russie a besoin de cela, juste à ses frontières ? La question est ouverte. Deuxième problème, que deviennent les millions de Russes et tout l’Est qui tendent vers la Russie, qui ont toujours voulu y rester. Le droit international est piétiné de tous les côtés. L’ONU se moque aussi des problèmes de la Transnistrie.

 

On peut le demander à ses membres, leurs hélicoptères volent maintenant aux mains de l’armée ukrainienne, y a-t-il encore quelqu’un pour croire, je le croyais dans mon enfance, qu’il existe réellement des conceptions démocratiques, que l’on peut se mettre d’accord sur quelque chose. Malheureusement, y a –t-il encore quelqu’un pour croire que l’Occident est prêt, même si la Crimée ou le Donetsk votaient à 100%, à reconnaître le droit de ces gens à faire leur choix ? Mais bien sûr que non. Malheureusement, ils ne veulent pas voir ni entendre. Et beaucoup de mes collègues moscovites vont fermer les yeux de la même manière, sur les massacres, sur le droit des gens à faire leur choix. Parce qu’il s’agit de la Russie et de russes. Et ça, c’est répugnant. »

 

La journaliste l’interroge alors sur la présence de Tchétchènes. Il répond qu’il y en a en effet un certain nombre et aussi des Ossètes, venus « faire la guerre à l’Amérique » en francs tireurs. La journaliste aborde la question de la Novorossia, dont Chargounov parle comme d’un pays existant. Il répond qu’effectivement, ils voulaient se séparer et rejoindre la Russie et que l’expédition punitive qui les lamine sous les bombes ne fait que les en convaincre davantage. Il établit un parallèle avec 1993, en Russie, sous Eltsine, où les gens s’étaient soulevés contre les oligarques. Ce sont les oligarques qui misent sur l’OTAN et l’Occident. Et il pose la question : pourquoi s’est tenu le maïdan ? Pour la justice. Alors pourquoi ne pas faire justice aux gens de l’Ukraine orientale ?


La journaliste l’interroge alors sur la retenue de Moscou, dans cette affaire. La capitale propose une aide humanitaire, mais ne veut pas intervenir militairement. Chargounov répond que sous les bombes, les gens le ressentent douloureusement. Mais il pense que la Novorossia tiendra de toute façon. Le sang coulera, mais la République tiendra, et il faudrait prendre en considération que le pays est coupé en deux et proposer des référendums qui tiennent compte de la volonté populaire.

 

Traduction et résumé Laurence Guillon.

http://www.echo.msk.ru/programs/personalno/1330134-echo/



31/05/2014
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