Par Zakhar Prilépine – Source Russia Today

Je suis tombé amoureux de Donetsk. Une ville héroïque, une ville obstinée, une ville beauté.

Quand j’y suis venu pour la première fois, elle paraissait vide, les tirs commençaient pile à 6 heures du matin, des obus tombaient constamment, on menait des combats à l’aéroport ; mais un tramway longeait la rue, péniblement semblait-il. Quelques sombres vieillards y étaient assis, le wattman était sévère, solennel et têtu, il semblait conduire son tram à travers un marais.

 

Je suis arrivé vers Donetsk Aréna, un stade énorme. Il était désert, tout était vide alentour, et tout cela ressemblait à l’enfer.

Le musée régional, tout juste démoli par un bombardement, était situé tout près du stade. Que ce sort ait frappé précisément le musée est une ironie cruelle : du coup, il est  devenu doublement, triplement musée, on dirait que sa vocation a décuplé : ses ruines présentent une hyper-étude de la contrée.

J’étais assis sur un banc, seul, et j’ai été très étonné de voir une femme venir s’y promener tout à fait tranquillement avec son enfant.

Puis je suis rentré chez moi, dans l’appartement que je louais. Une heure après, j’apprenais qu’une bombe était tombée sur Donetsk Aréna. Deux heures plus tard, qu’un enfant y avait été blessé.  Je ne parviens toujours pas à identifier l’enfant que j’avais vu, un gosse de quelques dix ans, à « l’enfant blessé »  dont parlent les informations. Je suis tenté de penser que le blessé n’est pas un véritable enfant, mais qu’il a été fabriqué avec du papier mâché, spécialement pour les actualités. Un enfant étranger qui n’aurait pas mal.

Avant cela, et depuis lors, il y a eu, mon Dieu, beaucoup, énormément de tels enfants.

J’y étais quand les militaires ukrainiens, ces fous dangereux, ont essayé de faire exploser le stockage des déchets à Donetsk ; puis lorsqu’ils ont renouvelé cette tentative.

Il y a eu le jour où ils ont tellement bombardé Donetsk que trois cent personnes ont péri ; le sang coulait dans les rues et les hôpitaux avaient bien de la peine à prendre en charge le flux incessant de blessés.

Il y a eu des jours de tristesse, des jours de saccage, des jours de cauchemar.

Il y a eu beaucoup de jours de perplexité : mais quand est-ce que tout cela prendra fin ?

L’hôtel où je logeais lors d’une de mes arrivées, en novembre 2014, était plein d’insurgés et de filles faciles. Tout cela faisait penser à Houliaïpole [du temps de Makhno – NdT]. Les insurgés occupaient plusieurs autres hôtels, ils ne payaient pas leurs chambres et n’avaient aucune intention de les quitter.

Je me souviens d’une annonce posée sur la table du hall, qui semblait amusante sur le moment, avec des instructions détaillées : comment se comporter lors d’une canonnade, d’un bombardement, d’une attaque armée, où courir pour se cacher, que faut-il entreprendre. On ne verra rien de pareil dans aucun hôtel du monde.

Mais aujourd’hui, rien de tout cela : on ne voit pas de gens armés dans les rues, les filles faciles ne mettent plus les pieds dans les hôtels, et même l’annonce a disparu : il y a assez longtemps que le centre de la ville n’est plus canonné.

Donetsk est aujourd’hui d’une élégance irréprochable : bien soignée, toute verte, éclatante, comme si elle se moquait de tout ce qui s’est passé ici.

À Paris et à Barcelone, dans les bourgs d’Allemagne de l’Ouest que j’ai visités cette année, sans parler des villes asiatiques ou africaines, on voit dix fois, cent fois plus de pauvres, de mendiants, de personnages dangereux, de chômeurs, d’anéantis et de fatigués par la vie qu’à Donetsk.

Le plus marrant, c’est que Donetsk − dont la partie la plus sotte de l’Ukraine du maïdan croit qu’elle est un repaire de bandits − ne laisse voir aucun élément criminel. Soit ils sont partis, soit ils se sont totalement fondus dans la foule, dans un mimétisme parfait, soit ils sont éradiqués.

Donetsk a l’aspect d’une ville incontestablement européenne, mais d’une Europe qui n’est conservée que dans quelques coins de l’Europe, qui, elle, a commencé en fait à prendre fin il y a quelques décennies.  Cette Europe-là, j’ai eu le temps de la voir, mais ces dernières années je l’ai observée qui s’écroulait et disparaissait.

Un de mes camarades qui réside actuellement à Donetsk s’amuse à poster, sur son blog LiveJournal, des photos du centre de la ville, évidemment, et les fait passer pour des vues de villes de Turquie ou d’ailleurs, les meilleures villes d’eaux du monde. Et la plupart des internautes le croient.

Et comment ne pas le croire, puisque Donetsk en a l’air ?

S’ils savaient en plus à quels mets on peut goûter ici ! Il y a des restaurants où l’on sert des huîtres. Il y a des restos proposant la cuisine de peuples que l’on n’arriverait pas à trouver sur la carte du monde. Et les prix ? En Russie on a oublié de tels prix [la monnaie du Donbass est le rouble russe – NdT].

Des gens forts habitent ici.

Bien sûr, d’autres y habitent aussi, mais ce sont les forts qui déterminent le fond.

Le pays [la République populaire de Donetsk, RPD – NdT] est dirigé par un homme que personne ne dirait simple, qui non seulement participait en personne aux opérations essentielles, mais aujourd’hui encore ne passe pas un jour sans se rendre sur la ligne de front. [Trois jours après la publication de cet article, samedi 23 juillet, le chef de la RPD Alexandre Zakhartchenko, qui se trouvait précisément sur cette ligne avancée, a été blessé à la tête par des éclats d’obus durant une canonnade ukrainienne de plus. Il est à l’hôpital, et on ne sait encore rien de son état de santé. – NdT] Le lecteur peut hausser les épaules, mais pour l’heure, on ne connait pas de tels chefs dans le monde. Y compris, hélas, en Ukraine. D’ailleurs, c’est bien comme ça. Et il n’y en aura pas.

Le chef d’une région de Donetsk que je connais personnellement va sur chaque lieu de tir : le jour, la nuit, de bon matin. Tous les tirs sur sa région, il les voit immédiatement de ses yeux. Il se met à tout réparer le jour même. Avec la persévérance − je ne sais pas vraiment à quoi la comparer − d’une fourmi.

La cheffe d’un hôpital de Donetsk que je connais en personne n’a pas quitté son hôpital un seul jour, et pourtant il est à un kilomètre de la ligne de front et il a reçu des obus des centaines de fois.

Chaque matin elle allait à son hôpital, et les gens lui disaient : « Tant que nous vous voyons aller à votre travail, nous gardons l’espoir que tout finira par s’arranger. »

Ce n’est qu’une femme. Tout simplement une femme.

Son fils est aussi médecin, il travaille dans ce même hôpital, il n’est pas parti. Tous les jeunes spécialistes sont restés. Y compris les jours où les bombardements sur la région étaient tellement intenses que tous les habitants venaient se mettre à l’abri dans cet hôpital solidement bâti et aux murs épais, comme dans une forteresse.

Je n’en ai évoqué que quelques-uns que je connais, mais il en reste, que je ne connais pas, ô combien.

Malgré tout, 179 maternelles et 45 hôpitaux, 157 écoles et cinq universités, un opéra et plus de 200 entreprises industrielles fonctionnent dans la ville, et dans chacun de ces sites quelqu’un a accompli un exploit pour que le travail y continue.

La moitié des citoyens, la meilleure et la plus inflexible, a enduré l’époque la plus impossible. Qui parviendra à les briser maintenant ?

Donetsk m’a appris à ne pas craindre le pathétique. Car tout cela est payé par la tragédie et le travail.

Que la grimace de tous ceux qui ricanent à ces propos leur éclate au visage !

Inutile surtout de me parler des dizaines et des centaines de difficultés, de malchances et d’échecs. Ils sont tous connus.

On a présenté ici un portrait d’apparat, j’en conviens, mais ça ne change rien. Le portrait d’apparat d’une ville géante, qui n’est pas près du front, mais qui se trouve exactement sur le front et qui est soumise au blocus économique, c’est, vous le reconnaîtrez, un boulot extraordinaire.

Dans la plupart des villes du globe, même dans les conditions mille fois meilleures, on n’arrive pas à obtenir de tels résultats. On les a obtenus ici.

*    *    *

Certaines gens s’avèrent tout à coup très faibles.

Lorsque tout n’a pas marché comme prévu au Donbass, lorsqu’il n’a pas donné naissance à une grande Novorussie, n’a pas triomphalement adhéré à la Russie comme la Crimée − et surtout lorsque l’armée russe n’a pas marché sur Kiev en pendant les bandéristes aux poteaux− une partie de l’intelligentsia russe d’orientation patriotique en a été affligée.

Affligée douloureusement, exprimant son cafard à voix haute.

Dans la capitale de notre pays, on entend leurs voix sortir des appartements tranquilles de l’Anneau des Jardins [Sadovoyé Koltso, grande rue circulaire délimitant le centre de Moscou habité essentiellement par des riches – NdT].

En griffant leurs poitrines jusqu’au sang ou, au contraire, en bâillant avec condescendance, ils se font en permanence du souci sur le sort du monde russe.

« On a tout trahi, crient-ils ou marmonnent-ils entre leurs dents, l’air fatigué. On a tout laissé tomber. » [Ils emploient le mot énergique «слить», qui signifie évacuer (en parlant de l’eau) et est devenu un mem du Runet (l’Internet russe) – NdT ] « Les gens normaux devraient quitter le Donbass, là-bas il n’y a rien au nom de quoi il faudrait mourir », disent-ils aussi.

Comme si ces deux millions de gens pouvaient partir quelque part. Comme si ces deux millions de gens n’avaient pas besoin de défense.

Toutes ces lamentations traduisent une sorte d’infantilisme d’adolescent : ah, le jeu n’a pas marché comme je le voulais, alors je casserai tous mes cubes, je les éparpillerai dans les coins. Je cracherai, oui. Je cracherai ma salive.

Attends un petit peu, camarade. Essuie ta bouche. Est-ce toi qui a placé ces cubes ?

Ici, au Donbass, personne ne se souvient de toi. Tu peux connaître le prix payé pour en arriver là, mais tu ne l’as pas vu de tes propres yeux.

Si tu l’avais vu, tu aurais honte de te conduire de la sorte.

Oui, il se peut que, pour ce prix, nous n’ayons pas obtenu autant que nous l’espérions − mais quand même, nous avons obtenu quelque chose.

La langue russe dans le territoire du Donbass n’a pas de statut de deuxième, de troisième classe, elle n’est pas une pièce rapportée. Là-bas le russe est la langue d’État, la langue principale, elle n’est pas menacée d’être abolie.

Dans les écoles et les universités du Donbass, on n’enseigne pas l’histoire inepte desanciens Ukres, de la lutte éternelle contre les Russes, de la fraternité ukraino-polonaise, de la bataille sous Konotop, de Petlioura et de Bandera. On y étudie l’histoire russe normale, vraie, authentique. Et il ne faut pas le changer.

Des marches aux flambeaux n’arpentent pas les rues de Donetsk et de Lougansk et elles ne les arpenteront pas, sinon nous les mettrons en pièces.

Personne là-bas n’aura l’idée de sauter en criant : « Les Moscaleux à la lanterne ! » [Le comportement habituel des participants des maïdans, d’où leur appellation dédaigneuse desauteurs – NdT.]

Là-bas, on ne laissera pas abattre un monument de Lénine ni défoncer un cimetière de vétérans de la Grande Guerre patriotique.

La condescendante intelligentsia orangiste [de la Révolution orange de 2004, en faveur de Viktor Iouchtchenko et de son alliée Ioulia Timochenko, NdT] n’est pas revenue mépriser le peuple et les simplets, ni tenir ses discours gluants. Elle les prononce de loin, mais personne ici ne l’entend. Tout le monde s’en fout.

Les littérateurs et les musiciens locaux − à propos, des gars très bien − organisent leurs rassemblements, leurs concerts, leurs lectures et ne font que hausser les épaules avec étonnement à la vue de la réaction de certains représentants de notre soi-disantintelligentsia patriotique.

Même l’appareil bureaucratique local a été créé en fait à partir de zéro. Par ceux qui n’ont pas quitté le Donbass et l’ont même défendu les armes à la main.

Il n’y a pas de Parti des Régions ni de Svoboda au Donbass. Pas de gens de Timochenko, et elle n’y viendra jamais. Avakov n’y décide rien. Saakachvili n’y fait pas de vilaines grimaces. Porochenko n’y signifie rien du tout.

L’entrée au Donbass est interdite aux oligarques les plus odieux de l’Ukraine. Le Donbass a nationalisé pour le moment toutes les entreprises qu’il a pu, et il tient à nationaliser celles qui restent.

Malgré la clameur des propagandistes hystériques du Maïdan, ce sont le Kalmius, les bataillons de Guivi et de Motorola qui montent la garde au Donbass, et pas Aïdar niAzov.

Dans des circonstances meilleures, le Kalmius, les bataillons de Guivi et de Motorola peuvent se retrouver plus loin à l’ouest qu’ils ne le sont actuellement. Mais en aucun cas les bataillons des volontaires ukrainiens n’entreront au Donbass, drapeaux déployés. Est-ce que c’est peu de chose ?

La Russie a tant fait pour le Donbass qu’il ne peut pas le rendre. Le Donbass est tellement inscrit dans certaines réalités russes qu’il ne peut pas en être rayé. La Russie a dépensé des vies humaines − des frères à vous et à nous − et des milliards de roubles du peuple afin que cette partie du Donbass soit la nôtre.

Qu’avez-vous dépensé, vous ? De la salive ?

Pourquoi vous comportez-vous toujours de la sorte ? Pour que le combattant qui monte la garde en première ligne jette son arme et s’en aille ?

Et alors de vigoureux bataillons punitifs viendront ici pour punir vigoureusement ?

Il me semble que vous feriez mieux de vous taire la prochaine fois.

C’est d’ailleurs bien que vos voix n’arrivent pas jusqu’ici. Pour la majorité écrasante d’insurgés, vous êtes nuls. Pour la multitude écrasante d’habitants du Donbass, vous n’existez pas.

Cela veut dire que vous croyez de bonne foi que vous existez, mais en fait vous n’existez que sur votre ruban. Vous souvenez-vous du ruban adhésif anti-mouches qui pendait partout dans les magasins soviétiques ? Voilà, vous y êtes, sur ce ruban, à agiter une patte inlassable.

Le Donbass est visité par des pianistes vedettes mondiales et des stars du sport global − ces gens, Écossais et Américains, se sont avérés plus patriotes pour le Donbass que nos hystériques patriotiques des deux sexes.

Parfois il me semble que certains parmi l’intelligentsia patriotique hystérique et, ce qui attriste davantage, parmi ces deux ou trois anciens chefs combattants de la RPD et de la RPL passés à la Russie, souhaitent dans leur for intérieur que le Donbass tombe au fond du gouffre.

C’est alors qu’ils diront, en lançant un regard étincelant : « Vous voyez, nous avions raison. Sans nous tout a été perdu. Voyez-vous ? ».

Peut-être ont-ils raison quelque part. Mais rien n’a été perdu sans eux.

Vous avez voulu davantage ? Priez. La prière aide.

Le principal, c’est que vous ne vouliez pas du moindre.

Le territoire du Donbass actuel (la RPD et la RPL) atteint presque 17 000 km2. C’est plus grand que la Jamaïque, le Liban, Chypre ou le Monténégro. Pas beaucoup moins grand qu’Israël ou la Slovénie.

Le Donbass, c’est une partie du monde russe. Et cela ne peut s’annuler. D’autant plus que rien n’est encore terminé.

Zakhar Prilépine

Texte russe original 

Traduit du russe par Roman, vérifié par Diane, relu par Catherine pour le Saker francophone

Note du Saker Francophone : Le Saker Francophone ouvre une nouvelle rubrique hebdomadaire intitulée La voix de la majorité russe qui nous permettra d’écouter cette âme collective, d’essayer de la comprendre plutôt que de la diaboliser comme aiment tant le faire les médias occidentaux en n'écoutant et ne se référant qu'aux voix de la dissidence russe.