Korotchenzov

[TRADUCTION EXCLUSIVE] L’AMÉRICAIN QUI A OSÉ PLAIDER LA CAUSE DE POUTINE

La diabolisation américaine de Poutine dans les nouvelles s’apparente à une pratique “toxique” des médias

 

 

Une bien belle interview de Stephen Cohen dans NewsWeek, par Zoë Schlanger…

Stephen Cohen, professeur émérite à Princeton et NYU, s’est trouvé ces derniers temps en bien étrange compagnie.

Universitaire avec les croyances généralement progressistes mariées à Katrina Vanden Heuvel, rédacteur en chef de Nation, quotidien à tendance à gauche, il livre une vision sur les événements en Ukraine qui appelle les Américains à comprendre le point de vue de Poutine.

Dans son article “Distorting Russia“, Cohen écrit que la diabolisation américaine de Poutine dans les nouvelles s’apparente à une pratique “toxique” des média, qui confine au langage alarmiste de la Guerre Froide.

D’autres sont allés plus loin. Ils font l’éloge des mesures fortes prises par Poutine et de sa défense acharnée de l’intérêt national russe. Icône conservateur, Pat Buchanan s’est récemment demandé si la comparaison entre Poutine à Hitler n’allait pas un peu trop loin, et a sans surprise défendu les politiques anti-gay de Poutine.

Écrivain conservateur américain, Rod Dreher est d’accord avec Buchanan, et l’ancien maire de New York Rudy Giuliani a défendu Poutine comme étant “ce qu’on appelle un leader”. Déjà en 2008, même Sarah Palin, avec sa fameuse vue sur la Russie continentale de la fenêtre de sa cuisine en Alaska, semble avoirconsidéré comme une fatalité l’invasion de l’Ukraine par Poutine.

Mais alors que leurs opinions sont passées largement inaperçues, Cohen a été raillé de tout bord comme un apologiste pro-Poutine. Pourtant, l’ancien président de la Chambre, Newt Gingrich, lui, l’asoutenu.

Cohen dit être l’emblème du vrai patriote américain et que ceux qui font pression sur le président Barack Obama et l’Union européenne pour lutter contre les Russes en Crimée sont un danger pour la sécurité nationale des Etats-Unis.

Cohen est l’un des plus grands experts de la Russie aux États-Unis. Il a conseillé le président George Bush sur l’URSS, a dispensé des cours de civilisation russe à Princeton et NYU, a écrit huit livres sur l’histoire moderne de la Russie, et a publié dans les colonnes du Washington Post, sur Reuters, et ailleurs.

 

Que pensez-vous de ceux qui vous ont appelé un apologiste pro-Poutine ?

Ma réponse à ces injures est double. La réalité est que, parmi les gens qui m’attaquent, je suis le seul patriote américain. Je suis un patriote de la sécurité nationale américaine. Avant que cela commence, Poutine était le meilleur partenaire potentiel que nous avions à travers le monde pour protéger notre sécurité nationale. Pour citer une ligne que j’ai écrite il y a plusieurs années, “la sécurité nationale américaine passe toujours par Moscou”.

La chose déconcertante est que nous commencions à entrevoir cela en Syrie en août, quand Poutine a littéralement sauvé la présidence d’Obama. Quand Obama a été piégé et qu’il ne voulait pas attaquer, qu’il ne pouvait pas obtenir le soutien de son propre parti et qu’il n’a pas pu l’obtenir du Congrès non plus, Poutine a débarqué avec Assad et les armes chimiques.

Poutine et [le ministre des Affaires étrangères russe] Lavrov avaient, dans l’ombre, poussé l’Iran à ouvrir le dialogue avec les États-Unis, parce qu’Obama était sous pression pour attaquer l’Iran aussi. Sans oublier le fait que la Russie fournit environ 60% du matériel allant à l’OTAN et aux forces américaines combattant en Afghanistan.

Le problème est que, quand il s’agit de la Russie, si vous dites ce que vous pensez, vous devez vous préparer à ce que les gens vous appellent par des noms d’oiseaux. Ou comme on me le demande souvent dans la plupart des courriers que je reçois, “combien le Kremlin vous paie-t-il?”. Pas assez, croyez-moi.

Avez-vous été considéré comme un apologiste pro-Poutine avant?

J’ai vécu cela à cause de ce qu’il s’est passé pendant la Guerre Froide et parce que je suis vieux. À l’époque, la discussion portait sur la meilleure façon d’aborder l’Union Soviétique. Fallait-il travailler à la “détente” (en français dans le texte), comme on l’appelait, et ce que cela voulait dire, c’était de créer des zones de coopération qui faisait tampon lors les conflits de manière à ce que personne se soit tenté de recourir aux armes nucléaires.

Les passions étaient très intenses à cette époque, elles nous chauffaient tous à blanc. Donc, ces gens disaient que vous étiez pro-communiste, pro-soviétique, pro-Kremlin ou un apologiste. Mais la différence, c’est qu’à nos côtés il y avait une organisation appelée le Comité américain sur l’accord est-ouest. C’était une sorte de lobby qui enseignait comment parler aux membres du Congrès, aux présidents et aux éditorialistes.

Il y avait Donald Kendall de Pepsi Co., et Tom Watson, qui était à la tête d’IBM à l’époque, et [l'architecte de la politique de confinement soviétique par l'Amérique dans l'après Seconde Guerre Mondiale] George Kennan , qui était vivace et très actif. Donc, il y avait beaucoup de gens très éminents et conservateurs qui étaient impliqués.

Les fractures conservateur/libéral et gauche/droite n’apparaissait pas clairement, donc s’ils disaient que j’en étais un [anti-américain], auraient-ils dit la même chose du patron d’IBM?

J’ai commencé à prévenir tout le monde en 1990, dans les années 90 quand Clinton a commencé à déplacer l’OTAN vers la Russie, que cela allait conduire à exactement à ce à quoi ça nous a effectivement conduit. J’ai écrit à ce sujet, non seulement dans Nation, mais dans le Washington Post, et dans mes livres, que si nous gardions cela en place, nous allions devenir un Pac-man occidental dirigé vers l’est, qui engloutirait tout sur son chemin jusqu’à atteindre la frontière russe.

Nous avons atteint la frontière russe sous Bush parce que les Républiques baltes sont devenues membres de l’OTAN. Puis nous avons eu cet épisode en Géorgie en 2008, car nous avons dépassé la ligne rouge de la Russie en Géorgie. Nous l’avons dépassé en Ukraine.

Je ne comprends pas pourquoi les gens ne le voient pas. Que si vous envoyez, sur une période de 20 ans, une alliance militaire qui a ses composantes politiques – y compris la défense antimissile, y compris les ONG qui reçoivent de l’argent des gouvernements mais sont profondément impliqués dans la politique de la Russie , y compris l’idée de révolutions à leurs frontières – qu’au final vous allez atteindre une ligne rouge qui, contrairement aux lignes rouges d’Obama, va les forcer à agir.

L’Ukraine a toujours été le pompon pour ces personnes. C’est ce qu’ils voulaient et ils sont allés un pont trop loin en Ukraine. Tout dirigeant russe qui a une légitimité dans son pays aurait fait d’une manière ou d’une autre ce que Poutine est en train de faire. Il aurait repoussé.

Donc, pour le dire, oui je suis un apologiste pro-Poutine. Ces gens n’y comprennent rien. Ils ne se soucient pas de vraie sécurité nationale.

Donc, je suis patriote. Je suis celui qui se soucie de la sécurité nationale américaine. Et tout ce qu’ils font c’est ressortir la vieille rengaine anti-rouge de [Joseph] McCarthy.

Vous avez dit qu’Obama aurait dû démontrer sa “gratitude à M. Poutine” en allant aux Jeux Olympiques. Pourquoi ?

Ce n’était pas mon point principal, mais comme ma mère me l’a appris, quand quelqu’un fait quelque chose de gentil pour vous, il ne faut pas lui cracher au visage. A tous oublié le 11 septembre et Boston ?

J’ai écrit qu’Obama aurait dû aller à Sotchi une journée, se tenir aux côtés de Poutine lorsque des terroristes menaçaient de faire sauter les Jeux Olympiques, pour montrer que face au terrorisme international, ils se tiennent côte à côte. Cela aurait montré un fantastique leadership mais [Obama] s’est noyé dans un verre d’eau avec cette question des gays et il n’a pas réussi à le faire.

Et maintenant on m’accuse d’être anti-gay. Si je dis que nous devons faire front uni contre le terrorisme international qui ravage la Russie et nous a frappé à deux reprises, le plus récemment à Boston, ils disent “il est contre les homosexuels”. Quel genre de discours est-ce cela ? Ces gens sont irresponsables. Ils sont antipatriotique car c’est non-américain d’appeler des personnes avec des noms d’oiseaux comme ça. Ce genre de discours est nuisible pour la sécurité nationale américaine.

S’ils ne sont vraiment pas d’accord avec moi, qu’on les laisse publier quelque chose qui dit Cohen a tort à ce sujet-là et il a tort à ce sujet-ci et voilà comment on devrait regarder le problème. Il n’y a aucun souci. Peut-être que je me trompe. Mais je voudrais qu’on me dise pourquoi.

Et s’ils pensent que c’était une sage politique que de pousser l’OTAN aussi loin de Berlin – et de rompre une promesse faite à Gorbatchev que l’OTAN ne bougerait d’un pouce de plus vers l’Est – jusqu’à la frontière russe, alors qu’on leur laisse nous expliquer en quoi c’est une sage politique. Mais ils ne vous diront pas la vérité parce que la véritable manière de décrire cela, c’est, tel qu’ils le pensent, d’aller dépouiller la Russie de tout ce qui fait sa sécurité nationale.

L’Ukraine c’est le trophée, mais ils ont été trop loin et maintenant, nous sommes dans une situation terriblement dangereuse. Horriblement dangereuse. Certainement la pire de notre vie. Et si vous avez des enfants et des petits-enfants, ils vont vivre avec les conséquences de ce dont nous sommes témoin aujourd’hui. Et c’est la faute de la Maison Blanche et du Congrès et de l’UE.

Poutine n’a pas provoqué cela. Il ne voulait pas de cela. C’était la dernière chose dont il voulait. Mais maintenant il réagit. Je n’étais pas le seul à le dire, mais je parle uniquement pour moi-même. Je les avais prévenus que cela arriverait, mais ils n’écoutent pas.

Ils ont des idéologues aux postes de décisions de politique étrangère, comme [l'ancien ambassadeur américain en Russie] Michael McFaul. C’est un idéologue, pas un diplomate. Si vous nommez des personnes de ce genre pour être vos décideurs primordiaux et conseillés du président…

Vous savez ce qu’a dit Hillary Clinton aujourd’hui? Elle a assimilé Poutine à Hitler. Et elle veut être président des États-Unis. Elle va avoir de jolies discussions avec lui si elle est élue.

Mais comment pouvez-vous négocier avec Hitler ? Quand Mme Clinton dit cela, elle se disqualifie elle-même de la présidence. Puis elle continue et dit, mais bien sûr, nous devons désamorcer la situation et négocier. Eh bien, ne l’appelez pas Hitler. Si vous n’êtes pas capable de connecter ces deux points ensemble vous ne pouvez pas être président.

Même Obama a déclaré que Poutine était comme un gamin gâté affalé dans la classe. Il est indigne pour le président des Etats-Unis de parler comme ça.

Je ne me souviens pas de la dernière fois où nous avons eu des dirigeants soviétiques dont on parlait de la sorte. Nous n’aimions pas Brejnev, parce que nous n’aimions pas son système politique, mais ce n’était pas personnel. Nixon s’entendait très bien avec Brejnev. Ils s’aimaient bien.

Au passage, [Poutine] est le plus influant chef d’Etat – influant ne signifiant pas bien ou mal – du 21ème siècle. Il est au pouvoir depuis 14 ans. Il domine tous les autres. Le seul autre leader qui pourrait être dans même peloton c’est Merkel.

Les trois derniers présidents américains ont été des échecs en matière de politique étrangère et des fauteurs de guerre. Vous seriez en droit de penser qu’il y a un peu d’envie ici qu’il ait autant de succès dans la représentation des intérêts de sa nation quand nos président ont tout loupé. Une guerre ratée après l’autre.

C’est ce que les russes pensent, d’ailleurs. J’y étais en décembre et on m’a demandé, pourquoi, pourquoi est-ce qu’ils tournent autour de Poutine ? Sont-ils jaloux ? Et j’ai dû m’arrêter et y penser. Je ne sais pas. Peut-être qu’ils le sont.

Mais voilà le problème : dans une démocratie, vous vous sortez des pire crises en dialoguant. Il n’y a pas de dialogue dans ce pays. Tout ce que vous avez, ce sont ces gens qui disent que Poutine délire. Ah bon, c’est nouveau ? Il délire ?

Non, les gens qui délirent sont les gens qui disent que c’est Hitler. Si c’est Hitler alors c’est Munich. Et si c’est Munich, nous devons partir en guerre demain, pas vrai ? Savent-ils seulement mettre un pied devant l’autre ? Non.

Ils sont sous l’emprise de ce syndrome fou que Poutine est le pire mal que nous ayons jamais connu quand tout ce qu’il a vraiment fait pour les offenser, c’est d’avoir remis la Russie sur pieds. Nous avons adoré Eltsine parce qu’il était ivre et disait oui à tout. Et puis vous avez un gars sobre, qui défend les intérêts de la Russie tels qu’ils les voit, qu’ils soient bon ou mauvais. C’est ce que les dirigeants nationaux sont censés faire. Et les diplomates sont censés s’asseoir à une table et régler le problème.

Vous dites que Poutine défend ses intérêts nationaux, qu’ils soient bon ou mauvais. Est-ce que cela suppose une action de la part des États-Unis si les États-Unis décident qu’ils sont mauvais?

Ca se discute. Mais voilà comment j’ouvre la question : la Russie a-t-elle aucun intérêt national légitime sur ses frontières ? Parce que l’hypothèse tacite, c’est qu’elle n’en a pas du tout, pas même en Crimée. Or, si c’est votre posture de départ, c’est voué à l’échec, parce que chaque Etat, même les petits Etats, mais en particulier les grands Etats, ont ces intérêts-là.

Donc j’utilise cette analogie, mais elle n’est pas parfaite : disons que demain, tout à coup la puissance russe – politique, économique – débarque au Canada, à notre frontière, et au Mexique. A ce moment-là devons-nous simplement dire, “eh bien, tout peuple a droit de décider de son propre avenir”? Allons-nous dire ça?

Et si nous disons que la Russie devrait partir de Crimée, ce qui est absurde, que dire de Guantanamo ? C’est un double langage complet. Qu’ils pensent de cette façon parce qu’ils sont stupides, sournois, ou parce qu’ils sont tout simplement perdus, je ne sais pas.

Mon argument principal est que nous, pas Poutine, nous avons réussi à faire passer la fracture de la guerre froide de Berlin, où c’était à peu près sûr, directement aux frontières russes. Peut-être que ce n’est pas un nouveau rideau de fer, mais Berlin divisé a duré 45 ans. Maintenant, nous avons déménagé. Tout droit au milieu de l’Ukraine divisée. Et l’Ukraine a été divisé par Dieu et l’histoire, non par Poutine.

Mais pensez-vous qu’il n’y ait absolument aucune raison de dire que c’était mal de la part de la Russie d’intervenir militairement en Ukraine ?

Nous ne savons si Poutine est allé en Crimée. Nous ne savons littéralement pas. Nous parlons de “faits” qui proviennent de Kiev, qui est une machine de désinformation de masse.

Pensez-vous qu’il se pourrait que ce ne soit pas Poutine ?

Non, non, non, ce n’est pas ce que je veux dire. Nous ne savons pas. Je pense que je sais, mais en vérité je ne le sais pas. Et en tant que chercheur, je m’en tiens à ce que je sais.

Il y a, paraît-il, environ 9.000 soldats russes dispersés en Crimée, dans les rues, qui gardent les bâtiments. Il y a une base navale. Donc, légalement, par contrat, la Russie a le droit d’y être. Ils ont une infanterie qui protège leurs installations stratégiques.

Je pense qu’ils ont pris les troupes qui se déplacent en Crimée de la base navale de Crimée. Je ne sais pas si ils ont envoyé leur troupes à travers la frontière russo-criméenne. Donc, si nous utilisons le mot invasion, nous devons être précis.

Or [Poutine] a fait quelque chose. Il a mobilisé des troupes qu’il avait sur place. Il n’y a aucun doute à ce sujet. Il a peut-être enfreint les termes du contrat qu’il le liait avec l’Ukraine et qui régit le mouvement des troupes dans cette base navale. C’est peut-être le cas. Mais avez-vous vu pour l’histoire des snipers ?

Oui, j’ai vu.

Tout le monde a blâmé M. Yanukoyvch pour les snipers qui ont tué les gens à Kiev, place Maidan. Je l’ai dit à l’époque, comment pouvons-nous savoir qui a tué qui ? Comment savons-nous ? J’ai dit attendons. Or, c’est prouvé, le ministre des Affaires étrangères estonien a déclaré au ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne qu’il ne s’agissait pas des snipers du gouvernement de Yanukoyvch, qu’il s’agissait de tireurs d’élite appartenant aux mouvements d’extrême droite dans les rues, que c’était une provocation.

Mais je ne sais pas si c’est vrai. Si cela s’avère être vrai, pouvez-vous remonter le temps ? Pouvez-vous dire Yanukoyvch était légitime et avait raison ? Pouvez-vous le faire revenir à Kiev ? Non, le train est déjà en marche. Quand des gens comme moi demandent, peut-on connaître les faits avant de décider ? on me dit “apologiste pro-Poutine !”

Mais les manifestations en Ukraine sont vraiment arrivées, que ces snipers fussent sous la direction de Yanukoyvch ou non.

Il s’agissant de manifestations très paisibles en novembre et décembre. Puis John McCain y est allé, s’est mis à côté d’un des leaders fascistes et a passé son bras autour de lui. Il ne savait pas qui il était. Et nous savons maintenant que [la secrétaire d'Etat adjoint pour les affaires européennes et eurasiennes au Département d'État des États-Unis] Victoria Nuland complotait pour renverser le gouvernement, parce que nous avons l’enregistrement où elle indique à l’ambassadeur américain, voici comment nous allons former un nouveau gouvernement.

C’est ce qu’on appelle un coup d’Etat. Yanukoyvch avait été élu légalement. Tout le monde dit que cette élection était juste.

Voyez-vous un mérite dans les manifestations ?

Bien sûr. Mais permettez-moi de tourner ça autrement. Disons que le Tea Party déclare qu’Obama a violé la loi américaine et la Constitution avec Obamacare. Ils encerclent la Maison Blanche. Ils jettent des bombes incendiaires sur les gardes de sécurité de la Maison Blanche. Obama fuit et le Tea Party place Ted Cruz à la la tête de la Maison Blanche. Dirons-nous que c’est de la démocratie ?

Alors à quel titre est-ce de la démocratie en Ukraine ? D’ailleurs pourquoi ne pouvaient-ils pas attendre ? La prochaine élection présidentielle était dans un an. Pourquoi Washington et l’UE ne disent pas, nous sommes des démocraties ; ce n’est pas la façon dont nous procédons. Manifestez pacifiquement autant que vous voulez, mais ne jetez pas de bombes incendiaires sur les policiers, car si vous faites ça dans n’importe quelle capitale démocratique, nous ouvririons le feu.

Regardez ce qu’ils ont fait à Londres. Regardez ce qu’ils ont fait en Grèce. Regardez ce que nous avons fait à Occupy [Wall Street]. Ces gens-là n’étaient même pas violents, nous les avons matraqués et gazés avec des bombes à poivre. C’est ce que nous faisons.

Nous croyons au droit de de manifester pacifiquement. Vous obtenez l’autorisation, vous y allez et vous pouvez y rester jusqu’à la saint Glin-glin. C’est votre droit – tant que vous ne bloquez pas la circulation. Mais vous ne pouvez pas jeter des cocktails Molotov sur les policiers. C’est vrai dans tous les pays, dans toute démocratie. Mais tout à coup, de notre point de vue, c’est normal à Kiev. Ce sont des “freedom fighters” .

Donc Yanukoyvch, qui a été élu démocratiquement, s’enfuit et vous avez maintenant un gouvernement à Kiev sans aucune légitimité juridique dans la législation ukrainienne ou internationale mais on nous dit désormais que c’est un exemple de vertu. Vous avez un parlement où ils ont terrorisé les députés de la majorité qui représentaient le parti au pouvoir. Et ce parlement adopte des lois insensées.

[Le Secrétaire d'État John] Kerry y est allé et a essayé de les détendre et je pense qu’il a réussi parce qu’ils ont reculé sur certaines des lois qu’ils avaient votées. Parce-que c’est le monde à l’envers.

 

Vous avez mentionné que les médias américains ont déformé plusieurs aspects de la Russie, y compris la situation des personnes homosexuelles là-bas. Alors, comment les médias ont-ils déformé la répression des droits des homosexuels ?

Eh bien [les médias] ne connaissent pas l’histoire. L’homosexualité était un crime en Russie Soviétique. Quand je vivais en Russie dans les années 70 et 80, nos amis homosexuels vivaient dans la crainte permanente d’être arrêtés. Ils ne vivaient pas dans le placard, ils étaient cloîtrés au sous-sol.

L’homosexualité a été dépénalisée en Russie en 1993. Les homosexuels ont alors commencé à apparaître en public. Pas comme ici bien sûr, mais vous voyez ce que je veux dire. Puis ils ont commencé à demander l’autorisation pour les gay prides, mais les maires et les conseils municipaux ont mal réagi.

Pourquoi ? Parce que la Russie est un pays très traditionnel. Tous les sondages que nous avons montrent qu’environ 85% des russes pensent que l’homosexualité est soit une maladie soit un choix. Vous et moi pensons que c’est horrible de penser ainsi. Comment peuvent-ils être aussi primaires ? Eh bien je peux vous dire comment.

C’est la façon dont les gens pensaient aux États-Unis où j’ai grandi, quand je vivais dans le Kentucky ou dans l’Indiana. Et même quand je suis arrivé à New York dans les années 1960. Ce qui a changé? L’éclaircissement des esprits. Les gays se sont battus pour leurs droits. Ce fut une longue lutte.

Mais même aujourd’hui, nous avons huit ou neuf Etats aux lois gay beaucoup plus répressives que les lois qu’il ont en Russie. La loi russe était une loi stupide, tout d’abord parce que, légalement elle n’est pas applicable. Deuxièmement, parce qu’elle incite à l’homophobie.

Mais le fait est que la défense les droits des homosexuels en Russie ne trouve pas d’écho substantiel dans l’opinion publique. Aucun. Il n’y en avait pas non ici, il y a 30 ou 40 ans. Je ne me souviens pas d’avoir vu des russes venir ici et apprendre aux gays américains à se battre pour leurs droits.

J’ai grandi dans le sud ségrégationniste. Je ne me souviens pas avoir vu de russes venir ici et dire aux noirs comment obtenir des droits. C’est une loi universelle. Vous gagnez des droits dans votre propre pays sinon vous n’en avez jamais. Tout ce que nous avons fait est d’empirer les choses [pour les gays russes]. Comme mes amis gays en Russie me disent: “hier, j’étais un pédé, aujourd’hui je suis un pédé américain”. Cela a empiré les choses pour les gays là-bas. Les gays sensés, les gays engagés politiquement en Russie, vous le diront.

Alors vous pensez que l’intervention américaine a fait empirer les choses pour les gays en Russie ?

Je ne pense pas, je le sais. Je peux vous donner les noms des législateurs russes qui m’ont dit qu’ils voulaient se débarrasser de [la loi] et voulaient parler à Poutine. Mais vous ne pouvez pas le faire lorsque vous avez transporté le sujet sur une barricade dressé entre l’Amérique et la Russie. Pensez-vous que ce truc ukrainien va être bon pour les gays russes ?

Mais les choses sont désastreuses pour les homosexuels en Russie. Nous avons vu beaucoup de rapports à ce sujet.

Je n’ai pas dit qu’ils allaient bien. Mais en quoi est-ce notre problème ? Sommes-nous censés former une brigade, y aller et libérer les gays russes ? Vous gagnez des droits, que vous soyez une personne noire ou un juif ou un gay ou une personne d’origine islamique, dans ce pays, en vous battant. C’est la façon dont ça fonctionne dans une démocratie.

Pourquoi serait-ce la tâche de l’Amérique d’y aller et de régler le problème gay quand 85% des russes pensent qu’ils ne devraient avoir aucun droit ? Ils doivent lutter chez eux et la plupart des gays éduqués le savent. Cela s’est passé dans ce pays-ci, encore et encore et encore.

D’ailleurs, avant de faire la morale, j’ai lu dans le New York Times que les actes de violence contre les homosexuels à New York avaient doublé entre 2012 et 2013. Pourrions-nous balayer devant notre porte d’abord ?

Quel objectif pensez-vous que les gens qui vous critiquent poursuivent ?

C’est une forme de censure. Je connais des gens dans les universités américaines qui pensent comme moi mais ont peur de prendre la parole et je dis, honte à eux. Il n’y a rien à craindre dans ce pays. Avoir peur en Russie d’accord. Mais ici, que vont-ils vous faire ?

Bon d’accord, vous n’obtiendrez pas ce nouveau super poste que vous vouliez, ou vous ne pourrez plus obtenir telle ou telle promotion. Vous devenez un pestiféré, vous devenez toxique, vous êtes étiqueté.

Ils veulent me faire taire. Les coups de fils que je reçois sont menaçants. Je voudrais les ignorer car ils sont stupides, sauf que je suis trop seul. J’ai besoin que d’autres sortent du placard politique.

Nous sommes à l’aube d’une guerre avec la Russie. D’autres constatent désormais que c’est allé trop loin. Même [la chef de la majorité au Sénat] Harry Reid, pour l’amour de Dieu, a dit l’autre jour, peut-être que nous devrions nous calmer et penser un peu. Bien de la part d’Harry Reid.

[Le Sénateur] Rand Paul dit que nous devrions nous demander si peut-être nous n’avons pas contribué à cette débâcle. Et dans un débat sur CNN l’autre soir, je suis presque tombé de ma chaise. Je leur ai dit ce que je vous ai dit, que nous avons cherché les Russes et que nous portons une lourde responsabilité. Poutine n’est pas innocent, mais on ne pourra pas s’en sortir si nous n’acceptons pas de partager une part de responsabilité. Et là je me suis dit, oh là là, je vais me faire fouetter.

 

Vous ne savez pas ce que [l'ancien Representant Newt] Gingrich a dit ? “Je suis d’accord avec le professeur Cohen” [Note de l'éditeur : une transcription de l'émission montre Gingrich disant qu'il y avait "beaucoup de précision" dans ce que disait le professeur Cohen]. Il dit que nous avions débordés, nous n’avions pas été sages dans notre approche avec la Russie. Que nous avions besoin de penser à ce que nous allions faire. J’ai presque pleuré, sauf que j’étais à la télévision. C’est une bouffée d’oxygène pour moi.

Vous ne pensez pas qu’il dit ça uniquement pour avoir quelque chose à utiliser contre Obama ?

Oui, vous avez raison. Ils dénigrent beaucoup Obama, en disant qu’il utilise cela à cause de la Syrie et tout ça. Ca n’a absolument aucun sens.

Vous savez pourquoi je pense que Newt Gingrich a dit cela ? Parce que c’est est un homme instruit. C’est un historien. Il pense historiquement. Il est intelligent. Et il n’a plus d’ambitions présidentielles désormais. Alors maintenant il dit ce qu’il pense.

Que pensez-vous des Pussy Riot ?

Quelqu’un a fait un sondage. Dans 82 pays, elles auraient été exécutées pour ce qu’elles ont fait [NDLR : Impossible de retrouver l'enquête, Cohen a révisé cette déclaration en disant que les Pussy Riot aurait fait face à des poursuites criminelles dans de nombreux pays et à la peine de mort dans plusieurs d'entre eux]. Je ne sais pas ce qui se passerait si cela était arrivé à Saint-Patrick [Cathédrale de New York]. Il y a environ 15 ans, un jeune couple est entré dans Saint-Patrick, ils se sont déshabillé et eu des rapports sexuels dans la cathédrale avant d’être arrêtés. Je ne sais pas exactement ce qui leur est arrivé.

Un des problèmes en Russie, c’est qu’ils n’ont pas beaucoup de tribunaux d’instance où vous obtenez une condamnation avec sursis et une amende et vous devez aller nettoyer les graffitis dans le métro. Ils ont cela, mais ils ont besoin de le développer parce que beaucoup de personnes n’ont rien à faire en prison ou à être condamnés à des peines de prison au lieu d’une peine probatoire. Ils ont besoin de réformer leur système judiciaire.

En Russie quand c’est arrivé tout le pays était contre elles. Quand elles ont été envoyées en prison le pays s’est calmé et les gens ont dit : “les pauvres filles. Elles avaient l’air plutôt gentilles”. Vous savez ce qu’elles ont fait avant d’être envoyées en prison ? Elles sont allées dans les supermarchés, se sont déshabillées, couchées sur le dos les jambes écartées et se sont enfoncées des poulets congelés dans le vagin.

Il y avait des gens avec leurs enfants qui faisaient du shopping et les autorités russes n’ont rien fait. Ils ne les ont pas les arrêtées.

[Les Pussy Riot] ont aussi fait des choses vraiment drôles. Il y a un pont-levis, j’ai oublié si c’était à Moscou ou Saint-Pétersbourg. Elles ont mis un pénis dessus et quand le pont-levis est monté, ça faisait un pénis en érection. C’est assez drôle en fait. Je veux dire, c’est intelligent. [Note de l'éditeur : Cette farce n'était pas le fait du groupe contestataire Pussy Riot mais en fait du groupe d'art contemporain russe "Voina". Cohen souligne que Pussy Riot est considéré comme une émanation de Voina, et que les célèbres membres de Pussy Riot Nadezhda "Nadya" Tolokonnikova et Yekaterina Samutsevich qui ont été emprisonnées, faisaient auparavant partie de Voina].

 

Mais aller dans l’église la plus sacrée de Russie que Staline avait fait exploser dans les années 30 qu’ils ont [reconstruite]… ce n’était pas seulement “Poutine est mauvais” qu’elles chantaient. Elles ont nettoyé la chanson plus tard quand elles l’ont mises sur internet. Il y avait de la scatologie aussi. C’était une politique d’opposition grossière.

Source NewsWeek, traduite par Jérôme pour Les-crises.fr

 



03/04/2014
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